Aurélie Kieffer : Nous sommes dans une démarche incitative. Aux éditeurs, nous disons : « allez-y » ! Au grand public : « essayez, c’est sympa » !

En moins de trois ans, l’association Lire dans le noir a obtenu un rayonnement médiatique qu’aucun éditeur de livres audio n’avait jusqu’à présent atteint. Et pourtant, l’édition de livres audio n’est pas sa seule activité.
Aurélie Kieffer est la fondatrice et Présidente de l’association, depuis sa création en septembre 2002 au sein de la rédaction de France Info. Entourée d’autres professionnels du son, elle veut redonner une actualité au livre audio, et démontrer que la matière audio, en général, recèle bien des richesses, même à notre époque saturée d’images.
Tout a commencé par une rencontre, avec Julien Prunet, Journaliste à France Info…

Aurélie Kieffer : Julien Prunet était un ami très proche. Le fait qu’il soit aveugle depuis l’âge de 6 ans n’avait pour moi pas d’importance.
Un jour, j’ai eu l’occasion de lui enregistrer un livre. Je savais, au moment où je le faisais, que cela lui ferait plaisir mais je n’avais pas vraiment mesuré à quel point. C’était bien lu, enregistré dans de bonnes conditions, ce qui me paraissait tout à fait normal… C’est lui qui m’a dit : « tu sais, souvent, sur les livres enregistrés par des bénévoles, on entend des bruits de fond, il n’y a pas de montage, on entend quand le lecteur s’est repris ou a fait une pause ». Je n’avais pas pensé à tout cela.
Plus tard, Julien a participé à la création d’une station de radio provisoire : EuroFM. Elle avait été montée pour aider les personnes handicapées au moment du passage à l’Euro. Il a ensuite été question que cette station continue, et Julien insistait pour qu’il y ait une émission autour de la lecture. Il m’a demandé un jour : « Si on arrive à monter une émission où on lit des textes, est-ce que tu y participerais ? ».
Tout cela est remonté à la surface au moment de la mort de Julien.
Il s’est suicidé en juin 2002. C’était pour nous, ses proches, quelque chose d’inimaginable. Je n’ai pas supporté ce terrible sentiment de gâchis. J’ai éprouvé le besoin d’inventer une suite, qui soit plus optimiste.

Vous avez décidé de faire quelque chose en sa mémoire, c’est cela ?

Aurélie Kieffer : En se battant au quotidien, Julien nous avait appris beaucoup, sans même s’en apercevoir. J’avais envie de transmettre un peu de ce qu’il m’avait donné.
En y réfléchissant, j’ai réalisé qu’on avait à notre disposition un matériel technique incomparable. Je me suis interrogée : Que savons-nous faire ? Parler, poser nos voix, faire du montage… Pourquoi ne pas enregistrer des livres ?
Je suis allée voir Jean-Marie Cavada, notre P-DG à l’époque, et je lui ai dit : « J’ai une idée. Toute seule, je n’en ferai pas grand-chose. J’ai besoin de vous pour qu’elle devienne une réalité. » Il m’a dit tout de suite « Oui, bien sûr je vous soutiens. Si un jour, vous voulez, je peux même prêter ma voix ».
Au fil du temps, Lire dans le noir s’est fait connaître et nous avons eu des retours, ces messages qui sont sur le Livre d’Or. Et j’ai eu la confirmation que notre idée était bonne. A savoir enregistrer des livres récents, des livres d’aujourd’hui, et les réaliser dans les meilleures conditions techniques possibles.

Dès le début, vous aviez donc décidé de sortir des nouveautés?

Aurélie Kieffer : Oui. C’est ce qui manquait à Julien. Par exemple, quand il y a eu tout ce débat autour de Michel Houellebecq, Julien avait envie de se faire sa propre idée, pour pouvoir participer à nos conversations.
Les livres, c’est au moment où ils sortent qu’on en parle, et c’est donc à ce moment que la frustration est la plus forte pour une personne handicapée visuelle.
J’ai aussi pris conscience que les essais et documents n’étaient quasiment jamais enregistrés. Julien, en tant que journaliste, était particulièrement friand de ces ouvrages : Politique, Relations Internationales, Economie, témoignages… des livres qui parlent de notre société et du monde qui nous entoure.

Mais pourquoi ne pas être resté dans un circuit de distribution associatif puisque vous êtes une association ? On trouve vos livres audio dans le commerce !

Aurélie Kieffer : D’autres associations font déjà un très bon travail. Nous, on les encourage, on les aide à continuer, on leur offre des livres qui circulent par le prêt gratuit auprès de personnes handicapées. C’est notre collection « privée ».
Pourquoi une autre collection, destinée à la vente dans le commerce ? Pour deux raisons : D’abord pour éviter les ghettos. Une personne aveugle peut faire la même démarche que n’importe qui. Elle va dans une librairie, une FNAC. Elle va acheter son livre, en l’occurrence un livre audio, mais elle fait comme tout le monde, sans que personne ne lui fasse la charité. La deuxième raison, c’est que nous voulons aider le marche du livre audio à se développer en France, et cela passe par une sensibilisation du grand public. Le jour où tous les grands éditeurs s’intéresseront au livre audio et décideront d’enregistrer leurs principaux livres au moment de leur parution, ceux pour qui c’est une nécessité en profiteront comme les autres. C’est comme lorsqu’on décide d’abaisser les trottoirs en pensant aux fauteuils roulant. Eh bien, c’est pratique non seulement pour les handicapés mais aussi pour les poussettes des mamans ! C’est positif pour tout le monde, il n’y a pas de ségrégation.

Ce choix n’a pas dû vous faciliter la tâche. Car j’imagine que c’est rare qu’un éditeur traite avec une association dans un cadre marchand. Est-ce que les éditeurs travaillent bénévolement, eux aussi?

Aurélie Kieffer : Non, sauf un (rires) ! La négociation, c’est au cas par cas. En général, les éditeurs ne cèdent pas leurs droits s’il s’agit du secteur marchand. Je peux d’ailleurs comprendre qu’à partir du moment où le produit final est destiné à la vente, ils ne fassent pas de cadeau. Ce qui m’a étonnée, c’est qu’il soit à ce point difficile d’obtenir des droits gracieusement quand il s’agit de livres audio exclusivement destinés aux bibliothèques sonores (réservées aux handicapés visuels, ndlr). Certains éditeurs sont d’accord mais à condition de ne sortir qu’un exemplaire par exemple. Mais quand on voit le boulot que cela représente d’enregistrer un livre, quand on voit le temps qu’on y passe pour le faire dans de bonnes conditions, on a envie que ça puisse servir à un maximum de gens. Eh bien ce n’est pas évident !

Toute la chaîne de production est assurée par des gens complètement bénévoles ?

Aurélie Kieffer : Oui. Pour certains enregistrements, Radio France met à notre disposition des techniciens, qui ne sont donc pas payés par nous. Même chose pour le matériel. C’est une aide très importante pour nous. On n’aurait pas pu faire le travail qu’on a fait sans le soutien de Radio France.

Le groupe Radio France vous apporte aussi un soutien publicitaire.

Aurélie Kieffer : Non, pas publicitaire. Il y a eu des choix rédactionnels, faits individuellement, mais aucune consigne au niveau de la maison pour promouvoir l’association. Je vous le dis sincèrement parce qu’on a parlé de nous sur Europe 1 ou France 2 de la même manière qu’on en a parlé sur les antennes de Radio France. Evidemment, c’était plus facile de faire passer notre message auprès de gens qui avaient connu Julien de près ou de loin.

On vous a quand même fait une bonne publicité du fait de votre appartenance au monde des médias !

Aurélie Kieffer : Encore une fois, je ne dirais pas publicité. Je pense que le soutien de Radio France rassure, est perçu comme un gage de qualité. Du coup on est pris en considération, y compris par d’autres médias. Mai je précise que Lire dans le noir est une association Loi 1901, dans laquelle il n’y a pas que des gens de Radio France, loin de là.

Et puis il y a le soutien de la FNAC.

Aurélie Kieffer : Nous sommes allés les voir. Nous avons discuté avec eux pour les convaincre, leur faire comprendre notre démarche. Nous leur avons expliqué pourquoi c’était important de présenter les livres audio à côté des livres papier : pour qu’on comprenne bien qu’il s’agissait d’une autre version du livre, qu’il y a vraiment un point commun. Ils ont adhéré et c’est formidable !

Et qu’en est-il de l’auteur ?

Aurélie Kieffer : La règle est effectivement d’impliquer les écrivains. Selon les circonstances, on ne peut pas toujours enregistrer l’intégralité avec eux, mais il est important que l’on puisse entendre leur voix. Les auteurs nous donnent toujours de leur temps bénévolement.

Tout le monde joue donc le jeu du bénévolat, mis à part l’éditeur qui demande son pourcentage, et la FNAC ?

Aurélie Kieffer : (rires) Oui, voilà, chacun y met quand même un peu du sien ! La FNAC nous fait des conditions intéressantes.

J’imagine que les petits producteurs de livres audio se sont dit « nous, nous n’avons jamais eu droit à tout ça !».

Aurélie Kieffer : Oui, sans doute. Ce qui se comprend et ce qui est une erreur.
Il y a eu un malentendu au sujet d’un titre de Didier Van Cauwelaert. Nous lui avions parlé de Lire dans le noir, il a été très enthousiaste et il nous a rappelés après, pour nous dire « Voilà, je suis en train de terminer mon prochain livre, est-ce que cela vous intéresse que je l’enregistre avec vous ? »
Alors on a dit oui, (rires) ! Nous avons contacté son éditeur qui nous a fait signer un contrat. L’enregistrement est sorti et nous avons découvert qu’une autre maison d’édition de livres audio avait appelé l’éditeur après nous. Eux ont eu l’impression qu’on avait cherché à les court-circuiter. Alors que si on nous avait dit que quelqu’un d’autre avait prévu d’enregistrer cet ouvrage, nous ne l’aurions pas fait. C’est ce qui s’est passé pour le Livre Inter 2003 : Jean-Marie Cavada nous avait suggérer de l’enregistrer, mais l’éditeur nous a indiqué que Livraphone venait de déposer une demande. Nous on a dit, tant mieux ! L’important, pour nous, c’est que cet enregistrement existe. Notre mission n’est pas d’être une maison d’édition à part entière. Nous ne cherchons pas à inonder le marché de livres audio.

C’est à dire ?

Aurélie Kieffer : En ce qui concerne les livres destinés à la vente, pour le grand public, nous sortons entre trois et quatre livres par an. Et notre ambition n’est pas d’aller au–delà, parce que nous sommes dans le registre de la sensibilisation.
On dit « Regardez, enregistrer le dernier livre de Didier van Cauwelaert, de Jean d’Ormesson ou de Philippe Delerm, c’est possible. Maintenant, vous, les éditeurs, à vous de jouer, vous pouvez le faire ! ».
On est dans une démarche incitative. On s’adresse à la fois aux éditeurs pour leur dire « Mais allez-y, il y a un marché à prendre ! ». Et on s’adresse au grand public pour leur dire « Regardez, les livres audio, c’est quand même vachement sympa. Vous devriez les découvrir, écouter les voix des auteurs eux-mêmes. Aujourd’hui, vous pouvez découvrir des livres audio dans toutes sortes de condition. Alors faites-le ! »

Vos coffrets sont-ils vendus moins chers que ceux des autres ?

Aurélie Kieffer : On est dans le bas de la fourchette. Mon idée de départ, c’était de mettre le livre audio au prix du livre. C’était l’idéal. Là dessus, j’ai regardé les prix pratiqués, et j’ai dit « Attention, l’objectif n’est pas de casser le marché ou de faire ce qui pourrait être perçu comme de la concurrence déloyale », etc. Du coup, la logique pour l’instant est de prendre le prix du livre, auquel on ajoute un euro par CD : pour Jean d’Ormesson, le livre était à 16 euros, plus 4 CD, égale 20 euros.
Avec cette logique, on a sorti en octobre « L’Evangile de Jimmy » qui fait 10 CD audio. On arrive au prix de 32 euros, ce qui nous semble un plafond. Et beaucoup de coffrets de livres audio sont bien au-dessus de ce prix. Pour attirer de nouveaux publics, il ne faut pas que le livre audio soit perçu comme un produit de luxe.

Financièrement, ça va ?

Aurélie Kieffer : Oui, notre objectif immédiat est d’embaucher une personne pour gérer le quotidien.

Combien d’exemplaires est-ce que vous vendez en général ?

Aurélie Kieffer : Chiffres de vente, précisément, je ne sais pas. Au bout de deux ans, nous avons quasiment épuisé « C’était bien » de d’Ormesson, que nous avions tiré à 2.000 exemplaires.

Est-ce que vous bénéficiez de subventions autres que celles de Radio France ?

Aurélie Kieffer : L’aide de Radio France est matérielle, pas financière. Nous n’avons pas encore demandé de subventions pour l’instant. Nous avons reçu le soutien ponctuel d’entreprises privées, et nous avons depuis peu le soutien d’Alain Afflelou en tant que mécène.

Et puis, en plus de vos collections, il faut rajouter vos autres activités !

Aurélie Kieffer : Nous aimerions développer plus avant notre collection pour le prêt gratuit, développer notre rôle de soutien aux associations. Et, toujours dans ce travail de sensibilisation et de promotion du livre lu, nous organisons de temps en temps des évènements pour sensibiliser les gens à la fois au handicap, et aux plaisir de la lecture à voix haute.
C’est, par exemple, la « Lecture dans le noir » que nous avons organisée avec Daniel Pennac à la médiathèque de Boulogne Billancourt. C’est une démarche intéressante parce que les gens rentrent dans une salle plongée dans le noir absolu, guidés par des aveugles, ce qui fait déjà un peu réfléchir… Et puis la voix de Daniel Pennac vous raconte des textes, en l’occurrence des extraits du « Parfum » de Patrick Süskind, faisant appel aux sens. C’est un vrai plaisir d’avoir cette voix qui vous guide à travers d’une histoire.
Nous ne voulons prendre la place de personne. Nous ne sommes pas là pour faire concurrence aux autres maisons d’édition mais pour ouvrir des portes, de nouvelles voies.
Si certains ont l’impression, à tort ou à raison, que nous arrivons à nous faire une petite place dans les médias là où eux n’y arrivent pas, qu’ils sachent que nous sommes leurs ambassadeurs plutôt que leurs concurrents !

L’association représente combien de membres après trois ans d’existence?

Aurélie Kieffer : Autour de 200 membres. Là, nous préparons notre troisième Salon du Livre. Le premier, en 2003, c’était avec Jean d’Ormesson, et nous allons nous rendre compte du chemin parcouru. Nous serons présents sur le stand de Radio France, du début à la fin du salon !

Pour terminer, la traditionnelle question : quels sont les trois livres audio que vous nous recommanderiez ?

Aurélie Kieffer :

1/ « Le dictateur et le hamac », de et par Daniel Pennac (Lire dans le noir)

2/ « Hors de moi », de et par Didier van Cauwelaert (Lire dans le noir)

3/ Pour les enfants : « Le jardin secret » de Frances Burnett, raconté par Yvonne Clech, Jean-Pierre Cassel et Henri Guyot (M10).

Propos recueillis au téléphone par Denis Lacassagne le 22 février 2005

Aurélie Kieffer, 32 ans, a travaillé dans les radios locales de Radio France, à Radio Bleue, France Culture et au Mouv’ avant de rejoindre l’équipe de France Info. Après avoir présenté les chroniques “Objectif Métier”, “Objectif Mobilité” et “Paroles de génération”, elle propose, tous les mercredis, la chronique “Tendance Junior” et est co-responsable du site Internet de la station.

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