Edgar Haddad (www.motsetmerveilles.com) : « Encore aujourd’hui, l’essentiel de notre travail, c’est du “dénichage” »

Cela fait bientôt 20 ans qu’Edgar Haddad « milite » pour le livre audio. A partir de sa librairie spécialisée, depuis Paris, il est devenu un des plus importants fournisseurs de bibliothèques, discothèques et Comités d’Entreprise. Un rêve le poursuit : produire sous son propre label.

Dans le secteur du livre audio en France, je crois qu’il existe deux grands réseaux de distribution indépendants : Mots et Merveilles et Livraphone. Or tous deux ont été créés à partir de boutiques et tous deux sont nés quasiment au même moment !

Edgar Haddad : Je suis toujours étonné par ce qui se passe autour du livre audio. Il y a des vagues, je dirais médiatiques. On se met à parler du livre audio, comme si on le découvrait alors que c’est une pratique tout ce qu’il y a de plus ancienne. Le disque de texte existe depuis belle lurette, comme chez Ades ou Festival. Ça retombe dans l’oubli et ça resurgit.
Dans les années 80, ce sont les éditions « Des Femmes » qui ont rouvert la voie. Antoinette Fouque, a conceptualisé l’idée d’une collection, d’une bibliothèque des voix et des textes sur support K7. Avant elle, il y avait chez les uns et les autres des collections de «disques noirs». Beaucoup de maisons d’éditions de textes enregistrés sont nées dans ces années là : Livraphone, le Livre qui parle, La Voix de Son Livre (aujourd’hui disparue) et nous en 1986. Un peu plus tard, il y eut Thélème puis, plus récemment, Frémeaux, De Vive Voix, Autrement dit, Gallimard, pour ne parler que des plus conséquents.
Nous aussi à Mots et Merveilles nous étions partis avec l’idée de l’édition. Mais bon, les choses de la vie ont fait qu’on a estimé que créer un lieu spécialisé était une première et belle étape. Mais nous gardons cette idée d’éditer nos propres titres. Pour l’instant il n’y en a qu’un : « La Feuille et autres contes » du conteur Gabriel Kinsa.

A l’origine, vous êtes enseignant et passionné de littérature.

Edgar Haddad : Moi, c’est la littérature et le théâtre. Je suis un « théâtreux » amateur depuis que j’ai 20 ans et je participe à des projets dans des compagnies semi-professionnelles. Quand j’étais enseignant, il y a plus de 20 ans, je travaillais les textes en classe en utilisant des 33 tours. Travail de diction, d’interprétation des textes avec les élèves… cela les motivait et leur permettait de comprendre les textes en profondeur. Cela installait ce que j’appelais «la troisième instance».

C’est à dire ?

Edgar Haddad : En classe, il y a un face à face : le prof et les élèves. Là il y a un troisième élément qui intervient, c’est l’enregistrement. Cela permet de décaler un face à face parfois stérile entre l’enseignant et ses élèves, d’ouvrir vers autre chose, de faire l’échappée belle vers la réalité de l’œuvre artistique.
Oui, dans mon cas, on peut dire que c’est le goût des voix, du travail théâtral, plus généralement de la littérature qui est à l’origine de tout. Je suis un littéraire, tout comme ma femme Sylvie Labarte, et mes frères, René et Hubert (Poète, romancier et historien d’art français, ndlr).

Ce que vous mettez en avant sur votre site (www.motsetmerveilles.com. ) c’est le côté sensuel de ce produit audio.

Edgar Haddad : C’est sûr qu’il y a une dimension utilitaire au livre audio, des aspects pratiques, pédagogiques. Mais j’y vois surtout le plaisir d’écouter. Et ce plaisir d’écouter, quand il est réel et bien perceptible, permet d’apprécier un texte voire de le découvrir ou le re-découvrir.
Par exemple, vous avez cette production tout à fait remarquable autour des fables de La Fontaine qui vient de sortir chez un petit éditeur, Textivores. Il doit bien y avoir ici en rayons une quinzaine de versions audio des Fables…. Eh bien cette nouvelle version, interprétée par Jean Rochefort, apporte du neuf et du beau. C’est un travail d’acteur fascinant parce qu’il est tout en intelligence, précision, douceur, cruauté, sensualité. Je peux vous dire que, personnellement, dans ces grandes Fables qu’on connaît tous par cœur, il y des expressions dont je n’avais pas perçu le sens réel (je n’avais pas « percuté » comme disent les jeunes). Le travail de Rochefort révèle le texte.

Ce qui fait que 20 ans après l’ouverture de Mot et merveilles, votre travail consiste toujours à rechercher, vous dites « dénicher », les titres qui sortent sur le marché ?

Edgar Haddad : Eh oui, tout le travail que nous faisons, encore aujourd’hui, c’est du travail de « dénichage ». Pour les « grands » éditeurs (grands à l’échelle de notre secteur), c’est facile. Mais il y a des tas de petites choses qu’il faut dénicher comme ce titre apparenté au Jazz, « TextUp », autour de Raymond Queneau (référence A4914 sur notre site).
C’est un travail entre texte et jazz peut-être déconcertant mais intéressant. Ce n’est d’ailleurs pas toujours nous qui le dénichons, ça peut être un bibliothécaire ou un client qui m’en parle. C’est souvent une démarche expérimentale, décalée qui permet de trouver des joyaux.

Nous sommes là dans le registre du plaisir mais on dit souvent que le livre audio existe pour les gens qui ne peuvent pas lire.

Edgar Haddad : C’est un argument que j’ai entendu depuis le début de Mots et Merveilles. Parmi les personnes qui entrent ici, il y a évidemment des personnes qui ne voient pas. Mais ces personnes connaissent déjà les bibliothèques sonores, bénévoles. Si elles viennent, c’est pour demander des choses bien faites, intéressantes. Si c’est utilitaire, le premier enregistrement venu fera l’affaire !
Mon rôle est d’ailleurs de conseiller les clients sur les bonnes et les mauvaises productions pour qu’ils ne soient pas déçus. Je pense à un titre que publie un grand éditeur et qui est inaudible mais est toujours en circulation. C’est pas la peine que les gens achètent ce genre de produit, ils ne reviendront pas. La fidélisation c’est mon objectif, même si la clientèle des particuliers ne représente pas la majeure partie de notre activité, c’est une question de principe.

Vos clients sont malgré tout des gens d’un certain âge n’est-ce pas ?

Edgar Haddad : D’accord, les gens de 15-20 ans, chez « Mots et Merveilles », c’est très rare qu’on les voit ! Ceux qui entrent ici sont plutôt cultivés. Ils ont l’habitude des spectacles, de la lecture. Au début de Mots et Merveilles, il y avait un éditeur qui avait pour projet de faire découvrir le livre aux gens qui ne lisent pas. Il n’a pas tenu. A l’heure actuelle, nos clients sont des gens d’au moins 35 ans qui aiment la culture. Nous pensons apporter notre pierre en faisant vivre le livre audio auprès des journalistes, des institutions. Je pourrais faire un reproche aux éditeurs : c’est de ne pas avoir fait le maximum pour être plus convaincant au niveau pub, dans les média. Il y a toujours eu un blocage au niveau du «passage». Comme s’ils hésitaient à y aller franc-jeu, sur l’idée d’un produit culturel.

Vous voulez dire qu’ils revendiquent le côté « culturel » mais pas le côté « produit » ?

Edgar Haddad : Ou l’inverse. Il faudrait entendre le livre audio comme un genre culturel à part entière avec sa richesse, sa diversité, ses réussites et aussi ses échecs.

Au-delà de votre librairie parisienne, vous travaillez donc beaucoup avec les bibliothèques ?

Edgar Haddad : Nous sommes connus dans ce milieu comme une adresse de référence. A ce jour, ces collectivités représentent 60% de notre activité. Côté particulier, cela se développe d’autant plus que les nouveaux supports comme le MP3 sont beaucoup plus abordables que les cassettes et les Cd. Surtout je crois que les gens commencent à comprendre que derrière l’appellation « Livre Audio », il y a le théâtre sonore, les interviews, toute une gamme de styles.

Ce qui m’étonne c’est que, à l’origine de Mots et Merveilles, vous aviez fait le constat que la France était largement à la traîne des pays anglo-saxons. 20 ans après, j’ai l’impression que le constat est toujours le même ! Pourquoi cela ?

Edgar Haddad : Ça a bien bougé, mais vous me posez une bonne question ! Je sais que la BBC est active en GB, qu’aux USA il y a de la matière, ainsi que récemment en Allemagne. En France, ça progresse mais “en escalier”, tout doucement, par pallier.
Voyez, par exemple, ce que fait Gallimard maintenant. Mais regardez le catalogue total : 4.000 titres adultes, un peu plus pour les enfants. Je ne pense pas que cela soit suffisant. C’est peut-être cela le problème : un nombre insuffisant d’éditeurs, et donc de titres, et surtout un manque de variété comme on peut en trouver dans l’édition audio-jeunesse.

Toujours cette logique de niche ! Pour débuter votre activité, il y a 20 ans, vous aviez d’ailleurs dû recourir à l’aide des Cigales, sorte de « business Angels » de proximité.

Edgar Haddad : Mon épouse avait entendu une émission sur cette association à la radio. Ils ont une démarche un peu « militante » d’aider les entreprises « alternatives ». Notre idée, surtout en 1986, de créer un lieu spécialisé sur le livre audio, c’était « alternatif » ! Je suis allé voir un banquier. Il rigolait : «Et d’abord c’est quoi le livre audio ?».

Aujourd’hui, vous vivez plutôt grâce à la librairie ou à votre réseau de bibliothèques publiques ?

Edgar Haddad : Les deux car elles sont complémentaires. Evidemment la vente en librairie et le circuit administratif des collectivités, ce n’est pas là même chose au niveau Trésorerie !
La librairie me permet de montrer et écouter les productions. De faire écouter, de conseiller aussi bien les particuliers que les bibliothécaires. Les bibliothécaires viennent ici pour voir les nouveautés et souvent faire leurs commandes sur place..
Editer de nouveaux titres ? J’aimerai bien mais, pour faire ça, il faut du temps, des sous, avoir l’esprit libre, se brancher avec des gens. Cela viendra.

Et que pensez-vous du MP3 ?

Edgar Haddad : Alors là, je me dis, « Edgar, ne soit pas rétrograde, intéresse-toi ». Les gens m’en parlent. Pour le moment, j’en suis là !
J’en ai mis un ou deux en vitrine et la pile des MP3 est bien en vue dans la librairie. Pour le moment je ne peux pas dire qu’il y a un rush vers ce support. Certains éditeurs foncent dessus, d’autres pas. L’argument prix est là mais ça suffit pas. Peut être que ce sera la norme demain…
Mais attention aux effets de modes technologiques, comme cela s’est passé avec le CD-Rom. D’autant plus qu’il y a le DVD audio qui pointe son nez, ainsi que d’autres supports dont j’ai oublié la dénomination…

Librairie à Paris

Pour terminer, quelles seraient vos trois recommandations ?

Edgar Haddad : 1/ Baroque et poétique en diable, vraiment superbe : Léo Ferré, Jean Gabin dans «De sac et de cordes», chez Harmonia Mundi / INA 2004
Moi, je l’écoute en boucle. C’est un enregistrement radiophonique des années 50, à la croisée des chemins entre les univers de Prévert, Carco, Marcel Carmé et de Ferré bien sur. On s’y croirait, avec Gabin, marin au long cours, anar de droite, qui voyage, avec chants et musiques.

2/ Le coffret des Fables de La Fontaine, par Jean Rochefort, que j’ai beaucoup vendu à Noël parce que c’était mon coup de cœur. C’est sorti chez Textivores (Paris XI ndlr), un tout petit éditeur qui sort trois titres par an en y mettant un soin tout particulier. A noter les illustrations et le livret.

3/ En troisième je choisirais un titre triste mais très beau : «La valse des adieux», texte d’Aragon au soir de sa vie, crépusculaire, lu par un Jean-Louis Trintignant , tout en retenue, avec un accordéon très mélancolique.

Edgar Hadad, 50 ans, ancien enseignant et passionné de théâtre a créé Mots et Merveilles en 1986, avec son épouse Sylvie Labarte et la gère avec l’aide de son frère. La boutique du 63, bd Saint Marcel, Paris XIII (métro Gobelins) est ouverte tous les jours, du lundi au samedi et sert de tête de pont à une activité de grossiste qui alimente les bibliothèques et Comité d’entreprise.

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