Marie-Andrée Lionnet (FNAC Montparnasse)

Marie-Andrée Lionnet (FNAC Montparnasse) : «Je viens de rapatrier les documents sonores au rayon livres audio et j’agrandis mon rayon ! »
C’est l’histoire de deux présentoirs dont on parle dans toute la France…
Les amateurs éclairés semblent se refiler le bon tuyau : à la FNAC Montparnasse le choix est plus large qu’ailleurs et ils s’y connaissent.
LivreAudio.Info a déniché celle qui tient ce rayon depuis plus de 10 ans. Marie-Andrée Lionnet se présente comme « Vendeuse au rayon Littérature ». Elle fait plus que cela…

LivreAudio.Info : Avez-vous l’impression d’être une exception en France ?

Marie-Andrée Lionnet : En fait, je défends le rayon « Livres lus » et je peux le faire grandir parce que les résultats sont au rendez-vous.
D’ailleurs, depuis cet été, nous avons enfin regroupé les documents sonores (comme ceux de Frémeaux) qui étaient bizarrement vendus par le circuit Disques. Auparavant, les clients faisaient le va-et-vient entre les étages, selon ce qui les intéressaient. Ça m’a demandé un an pour convaincre tout le monde, mais j’ai intégré des documents comme l’ « Histoire de la pensée française », « Histoire de la philosophie », « Histoire de l’Afrique »… Et depuis que je les ai, ça marche bien. Je les ai déjà re-commandé.

Qu’est-ce que c’est un « best-seller » dans le domaine du Livre Audio ?

Marie-Andrée Lionnet : Un « Best-seller » Ah ! (rires). J’ai été surprise du succès qu’ont eu les cours de Michel Onfray (« Contre Histoire de la Philosophie », ed. Frémeaux). C’est un énorme coffret, assez cher. J’en avais pris dix à la « Nouveauté ». Je les ai vendus en trois jours !

Le rythme de vente des livres audio est différent de celui des livres papier ?

Marie-Andrée Lionnet : D’un côté il y a les ventes de titres «classiques» qui se vendent sur la durée (Balzac, Flaubert, Proust jusqu’à Pierre Dac).
Et puis il y a les demandes ponctuelles comme le « Je me souviens » de Perec (édition Des Femmes), que je vais vendre à cinq ou six exemplaires au moment du spectacle de Samy Frey. Je les re-commande alors par dix. Ça va partir très vite, et puis ensuite ça va se calmer, avec deux ventes par semaine.
Mon problème, c’est que certains éditeurs ne travaillent pas dans la continuité. Par exemple, j’ai des problèmes d’approvisionnement avec VDB qui édite de bons auteurs contemporains mais dont les tirages sont épuisés au bout d’un an. Je trouve que c’est dommage.

Quelle est votre vision du marché ?

Marie-Andrée Lionnet : Ce marché bouge énormément.
Au début, compte tenu que les éditeurs sortaient des titres un peu austères, je touchais essentiellement des personnes âgées ou des aveugles.
Petit à petit, avec les publications de Radio France, des entretiens… le livre audio a touché des intellos, qui écoutent en voiture ou en voyage. Ils viennent nous demander « les entretiens de Radio France » avec un ton de circonstance. Il faudrait presque leur monter une section spéciale pour qu’ils ne se mélangent pas avec les autres… (rires).
La nouvelle clientèle écoute chez soi ou en voyage, je vois que l’offre change la demande.
Ce sont les documents sonores qui font venir cette nouvelle clientèle : des entretiens avec des auteurs ou des artistes comme Truffaut.
Je trouve que Frémeaux fait généralement une bonne pub pour ses titres à la radio.
D’autres éditeurs ont moins de sens marketing. Je pense aux éditions Thélème qui sont sur le marché depuis longtemps. Leur Directrice est un peu fantasque et le Commercial ne suit pas.

Est-ce que votre clientèle vous fait des remarques ?

Marie-Andrée Lionnet : C’est vrai que j’ai une clientèle d’habitués. J’ai mes «petits» clients aveugles qui viennent régulièrement, ceux qui commencent à avoir du mal à lire, ceux qui achètent pour les grands parents….
Au niveau technique, les gens ne se plaignent pas de problèmes de qualité.
Je vois qu’ils sont attirés par la renommé de l’acteur qui lit. Mais les éditeurs comme Livraphone ou VDB, qui emploient des acteurs non connus, font bien leur travail parce que les gens ne se plaignent pas.

Le livre audio est donc quand même un choix par défaut : on l’utilise dès qu’on ne peut plus lire ?

Marie-Andrée Lionnet : C’est vrai, sauf justement pour les nouvelles productions comme les archives sonores de la radio, les grands penseurs… Ce sont des archives radiophoniques qui n’ont pas d’équivalents livres. Certains clients nous demandent curieusement s’il existe une version texte alors que tout l’intérêt, à mon avis, est de les écouter.

Est-ce que vous attendez quelque chose du format MP3 ?

Marie-Andrée Lionnet : Je ne sais pas trop quoi en penser.
Le Seuil a sorti en parallèle les cours de Roland Barthes en version papier et CD MP3. Comme ça se présente de la même manière que les autres CD, je les ai placés à côté de ses livres, au rayon linguistique, et non avec les autres livres audio.
Récemment Livraphone a annoncé qu’il se positionnait à la rentrée sur le MP3.
Je me souviens que ma clientèle de départ avait déjà eu beaucoup de mal à passer de la cassette au CD. Je ne crois pas qu’ils aient aujourd’hui d’ordinateurs.
Je ne pense donc pas que ce soit la mort du CD. Pas du jour au lendemain en tout cas. Ou alors que vont devenir les personnes âgées ? A moins qu’on ne construise du matériel pensé pour elles….

Le prix d’un livre audio reste plus élevé que celui de son équivalent papier ?

Marie-Andrée Lionnet : Oui, c’est évident. Il y a aussi la TVA à 19.6 qui augmente le prix par rapport au livre.

Sur la base de votre expérience, quels seraient vos conseils tant aux éditeurs qu’aux autres libraires ?

Marie-Andrée Lionnet : Je crois les éditeurs de livres devraient penser à sortir les versions papier et audio en même temps. L’effet nouveauté serait fort. Et aligner les prix serait parfait.
C’est ce que l’association « Lire dans le Noir » (parrainée par Radio France et la FNAC, NDLR) essaie de faire de manière ponctuelle et sans être très cher. Par exemple, ils ont sorti le dernier Prix du Livre Inter en CD (« L’homme-sœur » de Patrick Lapeyre, Editions P.O.L.) quelques mois après la proclamation du prix. Si tous les éditeurs faisaient cela, au moins pour un livre sur dix, se serait génial !
Sans parler des nouveautés philosophiques ou historiques parce que c’est le néant. Là, il y a un marché : il n’y a rien !
Par exemple, aucun des best-sellers de Boris Cyrulnik (neurologue et psychiatre NDLR) n’a été enregistré. Pourquoi ? Je pense aussi à des classiques comme Bourdieu, Foucault… On me les a déjà demandés.
Les cours de Deleuze sur Spinoza, enregistrés par Gallimard, j’en ai écouté et c’était passionnant. Ça a fait un tabac ! J’ai dû en vendre une centaine en un an parce que je le re-commandais par série de vingt. C’était très étonnant. Du coup, son autre cours sur Leibniz, nous en avons commandé 50 pour le placer en « Nouveauté » et ils ont été vendus dans les deux mois !

Est-ce que vous avez une préférence entre édition intégrale et édition abrégée ?

Marie-Andrée Lionnet : Plutôt l’intégrale. Même si l’édition des « Misérables » en intégrale, comme pour tout livre « énorme », c’est difficile à consommer.
Ou bien il y a l’adaptation scénique, comme pour « Notre-Dame de Paris ».
En tout cas, le public se fait bien préciser de quoi il en retourne.
Je me souviens que les éditions Des Femmes ont commencé par des versions abrégées. Ce que j’exige de l’éditeur c‘est que ce soit bien précisé sur l’emballage.

Un conseil pour les libraires ?

Marie-Andrée Lionnet : C’est un domaine qui demande des efforts. Il faut traiter avec des petits éditeurs… La presse est muette là-dessus… De temps en temps Télérama fera une page parce que ça fait « chic et genre », mais pas plus. Le Monde des livres pourrait quand même faire une rubrique mensuelle…
Je ne vais pas jeter la pierre aux libraires de province parce que le métier est difficile. Les FNAC de province ne s’en occupent pas non plus.
Moi, j’ai toujours défendu mon espace et les chiffres suivent, donc on ne va pas me le réduire…

Qu’est-ce qui vous intéresse autant dans ce marché si peu connu ?

Marie-Andrée Lionnet : Ça vient peut être du profil de mes premiers clients : aveugles ou personnes âgées. Durant très longtemps, j’ai eu une personne âgée qui ne vient plus maintenant. C’était une fidèle que je voyais deux fois par mois. Je pense que j’ai été touchée par ce public qui avait envie de lecture mais ne pouvait plus lire. Pareil avec un couple de jeunes aveugles. Maintenant la clientèle se diversifie mais, au départ, ce devait être ce sentiment de service rendu.

Pour terminer quels seraient les trois titres que vous recommanderiez personnellement ?

Marie-Andrée Lionnet :
1/ « Je me souviens » de Georges Perec, interprété sur scène par Sami Frey. Très joli, très beau.

2/ « Amok » de Stephan Zweig, chez Thélème.

3/ Le « Florilège » par Laurent Terzieff. Un beau CD de poésie, chez Thélème aussi.

(Propos recueillis par Denis Lacassagne le 24 août 2004.)

Marie-Andrée Lionnet, 53 ans, est entrée au rayon littérature de la FNAC Montparnasse en 1992 après des études d’Histoire de l’Art. En 1994, on lui demande de prendre en charge d’autres rayons dont les « Livres lus ». Cela fait donc dix ans qu’elle suit ce secteur et a construit une offre qui fait exception en France, aux dires de plusieurs éditeurs.
Elle se dit simple « vendeuse de rayon » mais sa fonction l’amène à recevoir les représentants, sélectionner les titres, passer les commandes, gérer les réassorts, les retours, et décider de la disposition des titres. Elle seule s’occupe du rayon « Livres Lus ».

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