Patrick Frémeaux (Editions Frémeaux & Associés)

Patrick Frémeaux (Editions Frémeaux & Associés): «Dire que le livre sonore est réservé aux mal-voyants, c’est comme affirmer que le livre est destiné aux seuls mal-entendants !”

A l’ère du clip vidéo reçu instantanément sur téléphone portable, Patrick Frémeaux se positionne sur le créneau de l’anthologie, la défense du patrimoine sonore et la valeur de l’oralité. Etre autant en rupture avec son époque suppose en amont une réflexion qu’il a accepté de partager avec LivreAudio.Info.

LivreAudio.Info : D’après vous, pourquoi le livre audio sort-il de l’ombre en ce moment ?

Patrick Frémeaux : C’est difficile de répondre en restant modeste, parce que je crois que nous y sommes pour beaucoup.
Il y a cinq ans, nous avons décidé de relancer non seulement le livre sonore mais la totalité des disques parlés : entretiens, archives sonores, témoignages historiques, cours… avec des sélections très professionnelles, des livrets qui donnent les clés de compréhension et des pochettes très attractives, le tout destiné au grand public publics et non pas seulement aux mal-voyants.

Vous n’êtes quand même pas le seul à produire des livres audio en France ?

Patrick Frémeaux : Non, les « Majors » avaient déjà produit « Le Petit Prince » de Saint Exupery (par Gérard Philippe) ou « Les lettres de mon Moulin » (par Fernandel) chez Decca. Un travail de fond a été fait par Livraphone, Thélème et Le livre qui parle (Jacques Canetti est précurseur dans les productions historiques).
Mais Frémeaux a aidé à passer d’un marché discret où chaque éditeur va vendre 10.000 voire 20.000 livres audio par an, à un marché total de 300.000 ou 400.000 exemplaires.
Cette année, notre catalogue couleur sera tiré à 80.000 exemplaires. Nous investissons plus de 500 000 euros par an. Autant de moyens n’avait jamais été mis au service du livre sonore en France jusqu’alors.
Et puis il y a l’arrivée de Gallimard qui remonte au mois de mars. Ça va être décisif. C’est la première fois qu’un éditeur « livres » se lance dans l’audio avec des moyens, un début de collection d’une trentaine de produits, des looks extrêmement attractifs, d’autres choix éditoriaux que les nôtres mais tout aussi valorisants pour la profession.
Nous ne sommes plus les seuls à convaincre les libraires qu’ils devraient avoir un rayon « Librairie sonore ».

Pourquoi en sommes-nous toujours là en France par rapport aux autres pays ?

Patrick Frémeaux : En Allemagne, ils ne s’y sont vraiment mis que depuis 6 ans.
En Angleterre, il y a une tradition du sonore, avec l’impulsion de la BBC et une ouverture sur les différents supports.
Aux USA, il y a ces routes vraiment interminables, sur lesquelles il est interdit de dépasser les 80 km/h et où le livre sonore a toujours eu un caractère fonctionnel.
Et puis c’est vrai qu’en France, il y a un fond chrétien qui sous-entend « je ne crois pas ce que j’entends, je ne crois pas à la rumeur, je crois ce que je vois », et qui privilégie l’acte de vue sur l’acte d’audition.
Les intellectuels, les universitaires, ne reconnaissent pas au sonore un statut égal à l’écrit. Jusqu’à notre fiscalité qui va de un à quatre entre le livre et le disque ! Dans la tête du législateur, le livre est plus culturel que le disque…. Alors que dans le même temps, les cours magistraux des grands professeurs sont là pour rappeler qu’en pédagogie le sonore a une valeur qui lui est propre.
Ma conviction, c’est que le livre papier a été le plus formidable mode de stockage de la culture, mais le sonore reste l’acte de médiation qui « imprime » le plus et demeure le plus beau véhicule de transmission de l’émotion et des savoirs.

J’ai l’impression que vous vous sentirez soulagé le jour où les éditeurs sortiront leur livre audio en même temps que leur livre papier.

Patrick Frémeaux : Pour moi le vrai soulagement, a été le jour où Gallimard s’y est mis.
Vous lancez quelque chose, vous dépensez un fric fou et enfin, à un moment donné, le premier éditeur indépendant français s’y met !
C’est une incroyable récompense que d’avoir un tel concurrent ! Avec cette compétition, on ne devrait plus entendre les libraires répondre que « Les Frémeaux » sont en dessous d’une table…
Ceci dit, notre démarche restera différente du fait de notre démarche patrimoniale.

Justement, concernant votre ligne éditoriale, je la résumerais à partir du concept de « défense » : défense du patrimoine culturel d’une part, et de la valeur de l’audio, d’autre part.

Patrick Frémeaux : La défense du patrimoine, oui. Toute la culture qui fait désormais partie du passé et de l’oralité. Mais il y a aussi autre chose, c’est l’oralité au service de la culture.
Il ne faut pas oublier qu’il existe toute sorte de texte qui ont été faits pour l’oralité (de la Bible jusqu’aux entretiens de Confucius, l’art poétique…), tout comme de nombreux textes n’ont pas été faits pour l’oralité !
Je veux remettre l’oralité au service des textes qui ont été faits pour cela. Je veux sauvegarder ces données qui ont été mises par écrit faute d’avoir pu être sauvegardées en version sonore, leur support original. Je pense aux cours de philosophes, aux discours d’hommes politiques, à la totalité du matériel sonore qui a pu être créé.

Ce qui me frappe, c’est que votre activité fait penser à une mission de Service public, alors que Frémeaux & Associés est une Société Anonyme.

Patrick Frémeaux : Derrière « Service public » il y a deux notions bien distinctes : il y a l’Etablissement public, financé par l’Etat, et il y a l’action ayant un intérêt culturel, sociologique ou de bien être pour la collectivité. Tous les éditeurs sont, à leur échelle, des acteurs du Service public.
Nous, ce que l’on peut amener aux organismes du Secteur public (Radio France, INA…) c’est le travail commercial. Nous avons douze commerciaux exclusifs sur les routes (qui restent motivés même en étant payés deux fois le SMIC, je veux le souligner), une politique de promotion des ventes, un travail sur le catalogue, la logistique de vente par correspondance, une présence sur Internet, du lobbying auprès des grands de la VPC {Vente par correspondance}.
Il y a donc un travail énorme de pédagogie auprès des libraires, auprès de la presse. Toutes les semaines j’ai un journaliste qui me répond « mais moi je sais lire ! ». On en est encore là.
Ici je veux souligner l’accueil extraordinaire que France Loisirs a réservé au livre audio dans son catalogue depuis novembre. C’est un soutien et un tremplin unique dans l’histoire du livre sonore en France.

Pour parvenir à vos objectifs, je suppose que vous avez dû structurer votre entreprise d’une manière bien particulière ?

Patrick Frémeaux : Tout est affaire de modélisation économique. Nous n’appliquons pas les dogmes en vigueur un peu partout dans l’économie avec le « flux tendu », la civilisation de l’instant, ce que les américains appellent ”Take the money and run” {« prend l’oseille et tire-toi », NDLR}. Nous, nous avons des investissements sur cinq à douze ans. Nous n’hésitons pas à sur-stocker pour ne jamais avoir de rupture. On a une volonté de pérennité de la totalité des enregistrements que nous proposons. Nous vendons un exemplaire par semaine du coffret « Les hommes de bonne volonté », par Jules Romain en 14 CD, mais nous nous engageons à ne pas le dé-référencer contrairement au métier du livre qui dé-référence 80 % tous les deux ans, ou celui du disque qui dé-référence 90 %.
L’année dernière, nous avons eu 48h de retard sur deux références, et aucune rupture de stock. C’est inimaginable dans le secteur du disque.

Et si nous parlions chiffres ?

Patrick Frémeaux : Pas de problèmes d’autant qu’ils sont publics !
Le Groupe va frôler cette année les trois millions d’euros de Chiffre d’Affaires (toutes activités confondues, y compris la galerie d’Art) 40 % étant réalisés par la librairie sonore, qui est encore déficitaire alors que le Groupe est rentable.
Trois millions d’euros, c’est d’ailleurs l’investissement cumulé sur la librairie sonore depuis six ans, en total auto-financement. Nous n’avons rien qui puisse créer une dette. Jusqu’aux locaux qui nous appartiennent.
Nous sortons des produits dont on sait sciemment que le retour sur investissement prendra six à huit ans. Les circuits traditionnels de financement nous sont donc fermés, et c’est un choix qu’il faut assumer.
Le déficit d’aujourd’hui peut être un bénéfice demain, si on le veut ainsi. C’est de la spéculation sur le rêve.

Cela représente combien de coffrets ?

Patrick Frémeaux : Pour moi le coffret n’existe pas, parce que je vends des titres qui ont deux disques et d’autres qui en ont dix. Mon unité c’est donc le disque et cette année nous devrions frôler les 400.000.

Comment imaginez-vous votre client type ?

Patrick Frémeaux : L’amateur de livre sonore est quelqu’un de très cultivé, qui connaît le produit avant de l’acheter, et qui a un haut niveau de pouvoir d’achat.
A en juger par les témoignages de libraires ou ce que nous voyons en VPC, il laisse un panier moyen de 100 à 150 euros, très facilement. Ces 400.000 disques sont donc peut être achetés par 50.000 clients au jour d‘aujourd’hui, et c’est cela qui change très vite. D’ici quelques années, M. et Mme Tout le monde pourront s’acheter un livre sonore.
En nombre de produits vendus, notre clientèle est composée à 95 % de particuliers, 3% de médiathèque, le reste se faisant avec des opérations du ministère des Affaires étrangères, Culture, Alliances françaises…

Est-ce que vous avez imaginé la manière dont votre public consomme les produits de votre catalogue ?

Patrick Frémeaux : Moi je sais que je déconseille l’écoute en voiture. Ce ne serait pas compatible avec la sécurité. Il faut beaucoup de concentration pour écouter un livre sonore, la même concentration que pour lire un livre papier. C’est vrai qu’on peut faire d’autres choses, mécaniquement, en même temps (repasser, écosser les petits pois…) Mais si on se met à penser à autre chose, on ne sait plus de quoi ça parle, et on perd la grande plus-value du sonore qui est de faciliter, par la médiation de l’auteur ou du comédien, la compréhension du sens du texte.
De toute façon, les gens ont de plus en plus de temps et je n’entre pas dans leur vie. Tout ce dont je m’assure, c’est que quelqu’un puisse entendre « Le Banquet » de Platon, lu par Michel Aumont.

Donc, vous ne dé-référencez jamais, comme un musée !

Patrick Frémeaux : Nous sommes convaincus que, même si certains produits n’intéressent pas le public d’aujourd’hui, il est nécessaire que cet enregistrement existe d’un point de vue patrimonial.
Nos plus mauvaises ventes, ce sont par exemple les témoignages des déportés, de résistants, les archives sorties sur la Shoa, etc. Je dois en vendre 500 ou 600 coffrets sur deux ou trois années cumulées malgré tous les Prix et distinctions que nous avons obtenus. Notre génération d’éditeurs ne récupèrera peut être pas ces investissements. Mais l’intérêt historique de tout ce travail, cette conservation du patrimoine, servira aux générations futures.
En 2030-2040 ce serait monstrueux de penser qu’on n’aurait pas d’enregistrement des résistants ou de la Shoa. Et cela est valable pour toutes les cultures dans le monde.

Pourquoi faites vous cela ?

Patrick Frémeaux : Comment ça, pourquoi ?

Qu’est-ce qui vous a poussé à monter dans cette galère ?

Patrick Frémeaux : D’abord, ce n’est pas une galère (sourire), peut être un sacerdoce…
La moitié des gens ne peuvent faire des choses que si cela a un sens : les médecins, les hommes d’église… Nous, c’est la même chose.
Il se trouve que lorsque vous faites quelque chose qui a réellement un sens, qui est cohérent, alors, économiquement, ça marche toujours à moyen ou long terme. A court terme, par contre, ça ne marche jamais. Notre moteur, c’est le sens d’une édition patrimoniale, des produits bien faits, primés. Une espèce de reconnaissance, à moyen ou long terme, d’avoir mis des enregistrements à la disposition du public.

Avez-vous pu compter sur des aides, des supports au début de votre carrière ?

Patrick Frémeaux : Nous avons commencé avec peu de moyens puis, en réinvestissant 80% de la marge nous les avons gagnés peu à peu. Dans la diction au début, nous avons eu un soutien très fort de Radio France.
Mais nous n’avons pas reçu de subventions puisqu’il n’en existe pas pour le patrimoine sonore en France.
Par contre, nous avons joué tous les leviers, toues les synergies possibles avec les collectionneurs privés, l’INA.
Parce qu’en fait, ce que nous faisons, c’est mettre en synergie différentes énergies, différents savoir faire et d’aligner cela dans un ordre chronologique et logique, pour produire un titre qui se vendra à 4.000 exemplaires, sera disponible dans les médiathèques et deviendra un patrimoine sauvé.

Vous assurez aussi votre propre Service Après-vente.

Patrick Frémeaux : Oui, c’est la suite logique de notre activité. Nous voulons un produit de qualité, avec un bon livret, qu’il soit primé, qu’il soit facilement disponible et on veut un vrai SAV. Quel que soit le défaut, nous estimons que nous en sommes responsables.
Qu’il ait été vendu au Virgin de Tokyo ou par France Loisirs dans la Drôme, nous ne demandons pas de bon d’achat. On échange les produits, on indemnise les clients, on paie les frais de transport. Le SAV est ouvert du lundi au samedi. Nous indemnisons en moyenne deux personnes par jour, ce qui est normal vu notre volume.

Est-ce que vous êtes piratés sur les plate-formes de téléchargement ?

Patrick Frémeaux : Un jour, nous avons calculé que « L’Etranger », de Camus, avait été téléchargé illégalement 22 fois en 24h. Donc ça veut dire que nous avons perdu 22 fois 30 euros, ainsi que Gallimard, les ayant droits etc.
La Loi française est allée très loin récemment pour réprimer cela. Il vaut peut être mieux tuer quelqu’un que télécharger un disque aujourd’hui ! Mais je suis d’accord pour dire que la Culture doit être protégée. Ce n’est pas parce qu’on peut la dématérialiser que la consommation doit se faire hors droit.

Vous intéressez-vous au téléchargement ? Au MP3 ?

Patrick Frémeaux : Sur Internet, nous vendons bien nos coffrets. Cela représente 1 % de nos ventes en le travaillant à fond, sur plusieurs sites, ciblés par marché. De toute façon, la VPC en général ne représente que 6% des ventes magasins.
Concernant le téléchargement, nous réfléchissons en interne sur un projet avec une grosse société. Nous voulons aussi soutenir le projet France Loisirs (Audible).

Pour terminer, quels seraient les trois titres de votre librairie sonore que vous recommanderiez en priorité ?

Patrick Frémeaux : Oui, alors, ce serait :
1/ « L’étranger », de Camus, lu par Camus.
Le texte est extraordinaire, et l’interprétation donne des clés qu’en général on ne comprend pas lorsqu’on le lit avant de passer le Bac.
2/ Je suis très fier de l’ « Anthologie de la pensée française ».
Il m’a quand même fallu les accords de 113 ayant-droits, et quatre ans de travail. On y entend tous les plus grands philosophes français du XXe siècle.

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